«Qui appelle à l'action prend l'aspect de toute chose, car l'action est tout. La Princesse, comme une ancre dans la réalité, restait identique à elle-même et exhibait cette identité comme un trophée, ou une promesse.» ( César Aira, La Princesse Printemps, ed. André Dimanche, 2005).

C' est en revoyant un extrait du film Les Oiseaux d'Alfred Hitchcock que l'idée de cette nouvelle série m' est venue. Dans cette séquence, les oiseaux attaquent la ville, et des jeunes filles jouant à colin-maillard fuient sous leur menace. J'entretiens alors un rapport à l'image de l'ordre de l'obsession, et du tourment. D'une part l'image photographique a été un instrument de libération pour moi puisqu'elle m'a permis de créer un travail; et de l'autre, elle me fait horreur.

Cette ambiguité que je porte à l'égard des images m'a amenée à focaliser plus précisément sur le trouble identitaire, le féminin comme angoisse, que je résume aujourd'hui dans un concept de «jeune fille -projection» : La représentation féminine dans la photographie, le cinéma, et les médias, le rapport désirant- désiré, l'idée d'une féminité capturée par l'image sont des sujets centraux qui me préoccupent chaque jour.

C'est ainsi que j'ai, dans l'ensemble de mon travail, mis en place des questions autour de ce que j'appelle « la jeune fille-projection » : figure devenue pure marchandise- consommée, reproduite, imitée, qui capte toutes les attentions. Je l'assimile à la projec- tion dont parle Bernard Stiegler - « lieu d'identification infecté, libido devenue matière première du capita- lisme. » En jeune fille martyre, elle est le pur objet du désir, du désir puritain, hitchcockien, et ne peut être représentée que dans la violence. « Cette exploitation de l'inconscient est une exploitation qui détruit l'énergie libidinale, qui annule le désir, qui substitue à ses désirs, des pulsions. (...) développement de l'image scopique. » dit Bernard Stiegler dans sa conférence « La faculté de projeter ».

Du sacrifice d'Iphigénie au mythe Faustien, de Psychose d'Hitchcock aux images pornographiques, la représentation de la jeune fille est toujours liée à la mort. La « jeune fille-projection » devient tour à tour image mentale, image-objet, violée, sacrifiée, capturée, elle est devenue le trophée de Cesar Aira. La «jeune fille-projection» est prise dans le flux schizophrénique du monde, mais elle reste pourtant l'un des motifs qui résistent au flux, un mythe en elle-même.

Comme la Femme-maison de Louise Bourgeois, image d'une enfance perdue, d'un commencement impossible, comme la « femme-oiseau », enfermée dans sa cage chez Henrik Ibsen, ou Lola Montes que Max Ophuls exhibe dans un cirque, comme les prostituées hollandaises dans leurs vitrines, ces jeunes filles sont enfermées à tous les sens du terme, de manière symbolique et physique. Je m'intéresse donc à l'angoisse liée à l'identité et au corps féminin, et je travaille sur la chosification onirique des corps, la jeune fille multiforme, informe, le corps mutilé, multiplié, morcelé, un cauchemar. Il y a aussi la sensation d'une évocation stéréotypée de petite fille, comme compulsion de répétition et d'imagerie mutilée. Le travail de Cindy Sherman ma d'ailleurs beaucoup marquée pour sa description d'une identité impossible, d'un féminin tourmenté, son enfermement dans le stéréotype, l'image, et l'angoisse que ces images du féminin suscitent, éveillent.

Cette angoisse est liée à la question de la perversion dans l'image photographique, dans le rapport du photographe à son modèle, mais aussi dans le regard que le spectateur lui porte. A quel moment l'image devient-elle malsaine? Et pourquoi? Notre regard est-il perverti? Est-ce la raison d'une censure de plus en plus présente- de manière directe ou indirecte- depuis quelques années? Du puritanisme dans le monde contemporain? La « jeune fille- projection » est soumise à des problématiques qui sont à la fois anciennes (elles incarnent la jeunesse éternelle) et d'une actualité étonnante (censure). Cette série est aussi pour moi la possibilité de travailler sur l'idée de disparition et d'évanescence de l'image.

C'est l'occasion de mettre en exergue la réminiscence de l'image, la mémoire rétinienne : l'impossibilité pour le spectateur de dé-voir ce qui lui a été mis sous les yeux. La rémanence et la permanence des images peut ici s'apparenter à l'idée de fantôme, d'images qui hantent. Cette fois-ci, il s'agit de mettre en place un dispositif qui joue sur la présence et la disparition. Les jeunes filles dans une attitude neutre, inexpressive, comme des fantômes, se soustraient ainsi au regard du spectateur par leur regard masqué, jouant ainsi sur l'opposition présence, absence, le proche et le lointain, ailleurs et autrefois, ici et maintenant. A travers ce jeu photographique, le regard des jeunes filles, s'il leur est ôté c'est qu'il devient le lieu de tous les possibles, d'un avenir, d'une promesse. Ainsi, c'est au coeur de cette géométrie que j'espère leur redonner un regard en inversant le rapport du sujet et de l'objet. Si les oiseaux les menaçaient, elles deviennent à leur tour ces oiseaux menaçants.