« La vie au bout du compte est une Mauvaise photographie »
Les Chambres, poème du temps qui ne passe pas,1969, Louis Aragon

Cinquante filles, mais qui sont-elles exactement ?

Un groupe de révolutionnaires armées de bombe-chewing-gum ? Les dernières créatures artificielles de la société du spectacle ? Des zombies nomades de l’ego ? Des mythomanes qui veulent se faire passer pour des petites filles, ou des petites filles vieillies prématurément ?
S’agit-il de machines à fabriquer des clichés, de jeunes filles en quête identitaire, de suicidaires, ou de fans de Sue Lyon ?

Elles ont vingt ans et un peu plus. Prises entre l’insouciance, les rêves, les contraintes biologiques et sociales, elles doivent devenir des adultes. Elles entrent dans le monde. Elles y cherchent une place. Elles occupent aussi un nouveau corps. Plus tout à fait celui de l’adolescence, pas encore vraiment celui d’une femme.
De nouvelles formes qu’elles n’ont pas choisies.

C’est à cette période de ma vie que j’ai pris mes premières photographies, des autoportraits. Je me demandais : Sommes-nous seulement une succession de formes physiques ? Sans existence réelle ? Une enveloppe aussi vide qu’une image de magazine ? Une bulle de chewing gum ?

Alors, à la façon d’un travail documentaire, je me suis tournée vers d’autres filles de mon âge.
Vivaient-elles comme moi toutes ces incertitudes ?
Voyaient-elles aussi la vie comme une mauvaise photographie ? Et comment se positionneraient-elles à l’intérieur du cadre de mon questionnement ?

Ces filles, je les ai rencontrées au hasard de la vie. Je ne les ai pas choisies. Certaines m’ont appelée sans que je les connaisse, d’autres sont mes meilleures amies. Parfois, je les ai abordées dans des cafés, dans des soirées, ou à la fac . Parfois, elles m’ont abordée spontanément, comme pressées d’être devant l’objectif.
Au fond, sans nous chercher vraiment, nous nous sommes trouvées.
Le jeu était ouvert à toutes, il suffisait d’en accepter la règle:

Vous avez envie d’exploser.
Vous avez plus de 18 ans, moins de 30 ans.
Vous viendrez chez moi
Sans trop vous maquiller.
Vous vous poserez devant un fond blanc.
Dans les limites d’un cadre étroit
Que j’aurais défini
Une fois pour toutes.
Vous vous montrerez nues,
de la manière la plus simple possible.
Vous abandonnerez toute volonté de correspondre aux clichés de la beauté.
Le temps de chaque composition,
vous accepterez l’immobilité .
Vous regarderez l’objectif
Vous ferez une bulle de chewing-gum.
Je vous photographierai.
Après,
je vous montrerai les planches contacts et je vous donnerai des tirages des photographies réalisées.
A aucun moment vous ne devrez oublier que ce n’est qu’un jeu.
Cette expérience ne pourra aboutir que si elle vous amuse.

L’ironie a fait qu’à travers cette étude, ces après-midi entières de discussion, après avoir cherché, organisé, pratiqué l’expérience, les questions sont restées entières. Enfermées à jamais dans les bulles de chewing-gum ?
Ensemble, nous avons ri. A l’heure des manifestes, nous nous retrouvions face à une immense interrogation.

Se passera-t-il quelque chose un jour ? Ou resterons-nous à tout jamais enfermées dans cette mauvaise photographie ?

Assisterez-vous à leur métamorphose ? Est-ce que les bulles de chewing-gum les recouvriront entièrement jusqu’à les faire disparaître ? Est-ce que les filles exploseront lorsque les bulles éclateront?
Ou est-ce que ces explosions provoqueront notre fin à tous ?
                                                                                         

Clémence Veilhan