De mon enfance, je n’ai ni photo, ni nounours, ni cahier de poésie. Il ne me reste qu’une de mes robes d’enfant.
Cette robe, ma plus belle de l’époque, est celle des fêtes d’anniversaires, des concerts de piano.
Robe de princesse, ou de petite fille modèle, chaque petite fille en a eu une, ou a rêvé d’en avoir une. 

Des années plus tard, à Paris, je me prépare pour sortir et, pour la première fois depuis mes dix ans, je décide de la porter.
Assez grande pour pouvoir l’enfiler, trop petite pour la retirer, je me retrouve coincée à l’intérieur.
Comme le personnage d’Alice, je suis redevenue toute petite.

Lolitas? Femmes enfants? Éternelles petites filles? Rejouerons-nous toujours la même histoire?

Inversion, confusion, perturbation, que faire de ces incertitudes?
Ces travestissements équivoques sont-ils la seule perspective féminine aujourd’hui?
Je voulais voir comment d’autres filles se sentiraient à l’intérieur de ma robe, ce que cela révélerait.
J’ai inventé un jeu, dont voici la règle:

Vous avez envie de jouer la petite fille
Vous viendrez chez moi
Essayer une robe d’enfant.
Vous vous découvrirez dans un miroir,
Et vous viendrez poser devant un fond blanc.
Vous regarderez l’objectif photographique,
Vous tenterez de vous souvenir de la manière dont vous étiez petite fille,
Et vous ne bougerez plus,
Le temps de la photographie.
Plus tard, je vous montrerai la planche contact,
Et je vous donnerais une des photographie réalisée.


La robe, déjà vieillie par les années, est découpée pour permettre aux filles de la porter. Peu à peu craquée, déchirée, chaque fille lui donne une nouvelle forme, et de nouveaux souvenirs. Le jeu m’évoque les photographies de Lewis Caroll, où les petites filles semblent avoir grandi d’un coup.

Un jour, quelqu’un me dit « je n’ai jamais été une petite fille ». Moi non plus, j’ai l’impression de jamais avoir été une petite fille.

Cette articulation du passage de l’enfance au monde adulte est certainement la raison de ce travail. Ici, nous avons repris le chemin à l’inverse, du monde adulte au monde de l’enfance. Ce dispositif- révélateur a joué un rôle libérateur, et les fantômes de l’enfance ont repris leur chair, étrangement.

Clémence Veilhan